La musique molle à l’heure d’Internet (Bester-GONZAÏ)

Pendant 20 ans, la musique indie composée avec trois francs six sous a fait les beaux jours des médias et des fans à la recherche d’un son différent, d’une alternative et d’une posture atypique face au mainstream insipide et composé dans les grandes usines. Mais au moment de refermer la décennie 2010, symbole d’une époque portée par l’urgence d’internet et notre besoin de jouir vite, on est malgré tout en droit de se demander si cette « pitchfork culture », à la fois trop lente et anti-charismatique, n’est pas en train de vivre ses dernières heures.

L’heure internet, c’est ce nouveau fuseau horaire réglé par tranche de six secondes, soit notre temps moyen de concentration face à un contenu projeté sur l’écran. Cette incapacité à supporter le temps mort a donné naissance à une expression : l’économie de l’attention (lire à ce titre La civilisation du poisson rouge de Bruno Patino, ou notre numéro complet sur le sujet). Dans ce nouveau monde, être en avance (et donc « prescripteur » comme on disait voilà 10 ans) ne sert plus rien ; connaître Ty Segall 5 ans avant tout le monde fait juste de vous un putain de nerd. Dans ce nouveau monde, être en retard vous condamne à la lapidation des fans sur les réseaux sociaux (« ouuuuh le baltringue »). Et pile entre les deux, il y a ces six précieuses secondes qu’on appellera l’instant T, et pendant lequel tout se joue à la vitesse d’un Gif (ce qui explique indirectement le succès de Drake tout au long des années 2010).

Où veut-on précisément en venir ? Au fait que la culture indie n’a pas su s’adapter aux nouveaux supports d’écoute, et que toutes les pales copies françaises de Foals façon guitares exotiques comme l’intégralité du répertoire de chez Drag City n’ont pas saisi que c’est la manière même de composer de la musique qui, avec Youtube et Spotify, avait changé. Comme dans les chansons de Chic, l’orgasme se doit désormais d’arriver dès le 20 premières secondes ; les clips à travellings lents sur des faux acteurs regardant vers le lointain sont interdits et surtout, les progressions lentes sont condamnées à des jugements rapides et définitifs ; quitte à passer à côté d’albums magnifiques comme celui de Nick Cave, « Ghosteen », victime de sa pochette qui aurait mérité qu’on envoie son auteur au tribunal de la Haye, et surtout de ses titres à moins de 60 BPM avec un Cave aussi entrainant qu’un curé dans une convention de lecteurs de bottin. C’est con ; le titre éponyme de cet album funéraire est l’un des plus beaux de l’année, mais il est hélas placé en neuvième position sur un tracklisting dont on sait que peu sauront dépasser le « track 2 ».

En dix ans, notre capacité de concentration a baissé, notre tolérance du silence a diminué, et c’est à la fois une bonne et une mauvaise nouvelle ; le plus inquiétant étant désormais qu’on écoute comme on navigue sur Tinder, selon ce principe du swipe ou foire aux bestiaux. Les formats longs, dits albums, sont ringardisés, et rares sont les disques de 2019 à avoir su éviter cet écueil. Est-ce grave ? Absolument pas. Le monde a changé, et la fin de décennie permet de dresser un bilan sévère de ce qui a merdé : le nombre de mailings faisant la promo de « single Youtube » a explosé ; il est désormais assez banal pour un journaliste musical de pouvoir écouter 20, 30 voire 40 nouveaux titres par jour, à la manière d’un proxénète évaluant le physique de ses « recrues » d’un simple coup d’œil.

Le combat de la prochaine décennie sera certainement celui de la musique algorithmique, à la fois nouvelle conseillère orientant et définissant même nos gouts – ce qui est déjà un peu le cas – mais surtout créatrice de mélodies sans que l’humain n’ait plus son mot à dire, ni notes à rajouter. Est-ce un bien, est-ce un mal ? Vu l’échec actuel de ceux qui disaient défendre la « musique indépendante », on balance. Il reste néanmoins quelques poches de résistance, et des disques dans lesquels on peut encore tomber par surprise, comme tiens, le « Small Town Graffiti » de Lispector. Encore faudra-t-il que l’auditeur dispose de 26 minutes d’affilée ; autant dire une éternité.

Suite et détails de l’article : https://gonzai.com/la-musique-molle-a-lheure-dinternet/



Catégories :Infos générales, Musique enregistrée

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