COVID-19

France : « Pour le monde du spectacle, la crise du coronavirus est un tsunami » (Malika Seguineau, directrice générale du Prodiss, le syndicat national du spectacle musical et de variété)

Les grands festivals et événements avec un public nombreux ne pourront se tenir au moins jusqu’à mi-juillet ». Les mots d’Emmanuel Macron lundi soir ont entraîné des annulations en cascade. Les rendez-vous culturels majeurs de l’été renoncent un à un : du festival d’Avignon aux Eurockéennes en passant par les Francofolies, le Main Square, Art Rock, les Nuits de Fourvière, ou encore les Vieilles Charrues. D’autres, à l’image du Hellfest, du Printemps de Bourges, de Lollapalooza ou des Solidays, n’avaient pas attendu les précisions du chef de l’Etat pour annuler. 

Dans une filière déjà fragilisée économiquement par le nouveau coronavirus – avec de nombreuses salles totalement à l’arrêt depuis plus d’un mois déjà – mais aussi par les attentats de 2015, la crise des « gilets jaunes » ou les mouvements de grève, l’avenir prend pour le moment la forme d’un énorme point d’interrogation. Il va falloir un soutien extrêmement conséquent, à la hauteur de la détresse économique du secteur, prévient d’ores et déjà Malika Seguineau, la directrice générale du Prodiss. Le syndicat du secteur privé du spectacle vivant musical et de variété rassemble producteurs, salles et festivals et est la première organisation patronale représentative des entrepreneurs de ce secteur dans le privé. (Extraits de l’entrevue disponible sur le site de France Culture ci-dessous)

Quels que soient les éléments de réponse apportés par le gouvernement, peut-on d’ores et déjà dire de cette crise qu’elle est une véritable catastrophe économique pour le secteur ? 

Le mot « catastrophe » est même faible. C’est un tsunami qui traverse le secteur. Beaucoup de secteurs de l’économie française sont touchés, mais il y a des reprises qui seront plus rapides que d’autres. Nous allons être les derniers à retrouver une activité normale. En outre, avec la fermeture des frontières, il y a de grandes incertitudes sur la venue en France d’un certain nombre d’artistes internationaux. Donc oui, c’est une catastrophe. Cela l’est d’autant plus que nos entreprises sont à près de 90% des très petites entreprises. Elles ont une économie structurellement fragilisée qui sort de plusieurs années de crise – les attentats de 2015, les « gilets jaunes », les grèves. Désormais, c’est un arrêt pur et simple de leur activité avec une grande incertitude quant à la date à laquelle elles pourront revenir à une activité normale. Et puis, elles ont des salariés permanents, qu’elles doivent mettre au chômage partiel, avec, là-encore, des incertitudes sur la durée de ce dispositif d’accompagnement. 

Dans son allocution de lundi, le Président a visé le tourisme, l’hôtellerie, la restauration et la culture en indiquant que nous serions les derniers à retrouver une activité normale. D’autant plus qu’il y aura d’abord la levée des interdictions, mais ensuite, il y aura une incertitude sur la manière dont les spectateurs se comporteront. Les Français reviendront-ils facilement dans un lieu de spectacle ou, au contraire, auront-ils des craintes ? Et puis, lorsqu’on aura décidé de rouvrir ces lieux, il ne faudra pas oublier que pendant des mois, la billetterie aura été à l’arrêt. L’arrêté qui nous autorisera à rouvrir des salles ne nous permettra pas d’organiser un spectacle le soir-même, c’est impossible puisque nous n’aurons pas pu communiquer sur ce spectacle ni vendre des billets. L’économie sera lente à redémarrer. Enfin, le Prodiss représente des entreprises du secteur privé dont le modèle économique repose sur la seule vente de billets de spectacle. Depuis le mois de mars, rien n’entre donc dans leurs caisses et c’est effectivement une catastrophe économique pour ces entreprises.

Qui va souffrir de ces annulations en cascade ? Les organisateurs, les artistes, les prestataires, les fournisseurs, les saisonniers, n’est-ce pas toute une économie qu’on fragilise ?

C’est toute la chaîne qui est mise en danger. Pour un festival, comme pour un concert, il y a d’abord l’organisateur de la manifestation et son équipe permanente. Cette équipe se bat toute l’année pour que la manifestation ait lieu, et là, elle doit gérer d’abord un deuil, puis l’incertitude quant à la survie de la structure. Il y a ensuite les intermittents, nombreux à travailler sur les festivals d’été. Nous avons ainsi beaucoup de techniciens qui, durant cette période, réalisent un nombre important d’heures qui leur permettent de générer des droits à l’assurance-chômage, et pour qui nous sommes préoccupés. Il y a aussi évidemment les artistes, intermittents ou non, qui perdent le côté important de la rencontre avec le public. 

Toute la chaîne va souffrir de l’arrêt de l’activité

Il y a également tout ce qui est indirect : tous les prestataires qui montent les scènes, qui s’occupent du matériel lié à la lumière, toutes les chaînes d’hôtellerie et de restauration… Tout cet écosystème qui travaille autour d’un festival va souffrir. Plus en retrait, mentionnons aussi le fait que les spectacles génèrent des droits d’auteur. Ils ne seront évidemment pas payés, puisqu’il n’y a pas de spectacle, et ce sont donc des auteurs qui ne percevront pas de droits d’auteur. Toute une kyrielle d’acteurs va véritablement souffrir de cet arrêt de l’activité. Et nous commençons à avoir très peur, à nous demander comment nous allons pouvoir tous tenir sur une période d’inactivité encore très longue. Ce n’est pas juste un ralentissement, il ne se passe absolument rien, c’est terrible. 

Que faut-il faire, selon vous, pour permettre au secteur de se relever au sortir de la crise sanitaire ? 

Il nous faut un plan de relance massif. Nous avons déjà commencé à travailler sur les dispositifs nationaux mis en place aux niveaux fiscal et social pour mettre nos entreprises « en mode sommeil » et que personne ne fasse faillite durant cette période. Cela se met en place, parfois difficilement car on ne rentre pas toujours dans les cases. On attend ainsi toujours des précisions sur l’activité partielle applicable aux artistes. Mais cela se fait. Ce que nous voulons obtenir ensuite, c’est que ce « mode sommeil » dure le plus longtemps possible, c’est-à-dire jusqu’à la reprise, voire un peu après. Car ce n’est pas le jour-même de la reprise que l’économie de l’entreprise ira mieux et que la trésorerie sera reconstituée. 

Il faut un accompagnement sur le très long terme. On sait tous qu’il y aura un plan de relance massif au niveau national et nous devons en être, comme toutes les entreprises. Là-dessus, nous suivons et nous suivrons toutes les discussions qui se tiennent au niveau du ministère de l’Economie et des finances. Et nous demanderons des précisions quand cela sera nécessaire.

Au-delà des dispositifs nationaux, militez-vous pour des dispositifs spécifiques ? 

Dans le secteur du spectacle vivant, il y a une taxe sur la billetterie de spectacle. Elle permet de déclencher des dispositifs d’aides sélectives. Actuellement, nous nous demandons s’il n’y a pas un moyen d’effacer cette dette et de la coupler à un accompagnement de l’Etat. Tout au long de l’année 2020, il n’y aura pas de possibilité de percevoir la taxe et donc pas de possibilité d’attribuer ces aides sélectives. Mais en 2021, si l’activité redémarre, il est impossible pour des entreprises qui ont des problématiques de trésorerie de commencer d’entrée de jeu à ponctionner leurs recettes. Il faudrait donc envisager l’effacement de cette dette par un mécanisme de compensation. Ça, c’est un plan de relance.

Cette crise révèle les grandes faiblesses de nos entreprises

Nous travaillons aussi bien sûr sur un volet sectoriel. C’est pour cela que nous sollicitons en permanence le ministre de la Culture et le Centre national de la musique. Cette crise révèle les grandes faiblesses de nos entreprises : elles sont structurellement très fragiles avec des trésoreries qui ne reposent que sur la billetterie. Il faut trouver des dispositifs pour faire en sorte qu’elles soient en capacité d’amortir les chocs qui, aujourd’hui, ne sont plus exceptionnels. Avant le coronavirus, nous avons eu les attentats, les « gilets jaunes », les grèves. A chaque fois, cela met en péril énormément d’entreprises de notre secteur parce qu’elles sont trop fragiles. Nous devons travailler sur ce « trop fragiles » en mettant en place des amortisseurs. 

Les autres éléments complémentaires sur le site de FRANCE CULTURE sous la plume de Rosalie Lafarge : https://www.franceculture.fr/economie/malika-seguineau-pour-le-monde-du-spectacle-la-crise-du-coronavirus-est-un-tsunami

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