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Belgique : « On entretient l’idée que les artistes, c’est quelques pharaons et des millions de sangsues »

Texte de Myriam Leroy pour l’emission radio de la RTBF (radio publique) « Entrez sans frapper », le vendredi 15 mai 2020 : https://bit.ly/2z8X27S

Cette semaine, j’avais envie de vous parler de culture, ce mot abstrait qui veut tout dire et rien à la fois, qui pour certains suinte l’ennui, qui pour d’autres exhale un prestige aristocrate, et ce mot qui ne parvient pas à rassembler, à émouvoir, à concentrer sur lui les pensées et les énergies qui parviendrait à le faire sortir de l’ornière.

Le monde politique (belge, ndlr) est au chevet de Brussels Airlines. Et c’est très bien. Mais pour les travailleurs de la culture, où en est-on ?

Mercredi encore, Sophie Wilmès (Première Ministre, ndlr) soulignait la difficulté de déconfiner la culture qui, par sa nature, suppose des contacts humains étroits. Soit. Sophie Wilmès qui insistait toutefois sur la nécessité de la culture, surtout en ce moment, en disant d’elle qu’elle  » apaisait « .

Alors bien sûr elle peut apaiser, elle peut distraire, elle peut tout faire à part sans doute la vaisselle, mais s’il arrive qu’elle soit source d’évasion, la culture est aussi là pour déranger, pour fait scandale, pour se venger, pour irriter, pour faire la révolution. Résumer la culture à  » elle apaise « , ça me paraît totalement passer à côté de la question. Et puis, qu’elle apaise ou mette le feu à la baraque, la culture, elle faisait surtout vivre des centaines de milliers de personnes en Belgique. 5% du PIB. Plus que l’automobile ou la construction, dit-on.

Mais quand le secteur culturel appelle à la générosité du public et au soutien des institutions, ça passe pour de la mendicité. Les artistes privés de boulot sont perçus comme des enfants capricieux à qui on souhaite de trouver un autre moyen de s’exprimer. Chose qu’on ne dirait jamais aux hôteliers ou aux coiffeurs. Qui ne sont, n’en déplaisent, pas moins dispensables à la survie humaine immédiate que les travailleurs de la culture. Mais c’est pourtant comme ça que sont vus les auteurs, interprètes, techniciens, gérants de salles, régisseurs, etc. Comme des fonctions sans fonction.

J’ai l’impression qu’il y a un gros problème de communication. Je ne sais pas où, mais manifestement, le malentendu est énorme.

Plus que jamais quand, dans les médias, on évoque la culture au temps du Corona, il y a une confusion entre artistes et people et entre people et élites économiques. Et personne n’est ému, personne n’a envie d’écraser larmichette en pleine pandémie sur le sort des stars.

Alors, c’est vrai qu’il y en a qui s’en sortent bien, mais il ne faut pas croire qu’il y a un lien stable et logique entre notoriété et compte en banque. Il y a des gens, et plein, qui ne sont rémunérés pratiquement qu’en notoriété. A qui l’on dit  » non c’est pas payé « , ou  » oui, c’est peu payé, mais c’est une super vitrine pour toi « . Des gens qui, à force, pourraient devenir vitriers.

Mais qui le sait ? Qui sait, dans le grand public, ce que gagne un interprète sur sa chanson, un écrivain sur son roman, un dramaturge sur sa pièce, un chroniqueur sur sa chronique, un comédien sur sa journée les pieds dans l’eau ? Hors accident heureux à la Cécile de France, Angèle ou Adamo ? Et pourtant, maladroitement, quand il s’agit de mettre en avant les doléances des travailleurs de la culture, ce sont les people que les médias mettent en scène. On communique sur leur visage et ça vient brouiller le message. Je comprends bien sûr, l’idée du Cheval de Troie. Mais là encore, la vitrine ne mène sur rien. Puisqu’elle n’est pas suivie d’analyse.

Derrière le visage d’Angèle, qui en profite sans doute pour se reposer, qui peut deviner -puisqu’on ne fait rien pour les montrer- qu’il y a par exemple, tous ces types qui sont sur la route au volant des camions de matériel. Les agents de sécurité. Les jobistes du merchandising. Les musiciens, Les danseurs. Les ingés son, les techniciens lumière. Et même les madame pipi. Des centaines de personnes à qui l’on dit que leur situation n’est pas urgente avant de bifurquer sur les camps scouts et les stages d’été.

On entretient l’idée que les artistes, c’est quelques pharaons et des millions de sangsues, de parasites toujours à se plaindre.

Parce qu’une fois ôtée l’écume des stars -et même si on la laisse, d’ailleurs- c’est comme ça qu’on voit les gens de la culture, comme des profiteurs, des chômeurs longue durée qui se fendent de temps en temps d’une oeuvre absconse et subventionnée avec nos impôts.

L’expression  » Artiste subsidié  » est une insulte. Alors que la presse est subsidiée, les asbl, les ONG, que tout le monde ou presque est subsidiés, quand ce sont les cultureux, tout à coup ça devient scandaleux.

Oui, je crois qu’il y a un problème de communication. Que c’est en partie la faute des médias.

Mais je crois aussi qu’il y a un sous-texte lié à la noblesse de l’activité qui rend les cultureux inaudibles en ce moment.

Je pense qu’il ne faut pas dire  » Il faut nous sauver parce que nous sommes le dernier rempart contre la barbarie, les chiens de garde de la démocratie « , mais  » il faut nous sauver comme on sauverait n’importe qui « , parce que si on sauve les avionneurs et les restaurateurs, il n’y aucune raison de nous laisser sur le carreau.

Dire que le théâtre est indispensable au vivre ensemble et doit donc être renfloué est pour le moins difficile à appréhender aux yeux -par exemple- d’un public scolaire qu’on emmène parfois voir des pensums…

Pour faire comprendre la culture et ses métiers, je crois qu’ici et maintenant il ne faut pas jouer sur l’élitisme et l’exception, qu’il faut dire justement qu’il ne doit pas y avoir d’exception. Et qu’il faut juste donner envie, de lire, d’aller au cinéma, de voir des concerts.

Je ne sais pas comment on doit faire. Mais je sais que depuis longtemps, on ne fait pas assez bien. Le mot  » culture  » vient souvent avec un corollaire : le mot honte, honte de ne pas aimer, honte de ne pas comprendre, honte de ne pas être intéressé. Et peut-être c’est cette honte que certains nous renvoient au visage aujourd’hui, avec leur dédain.

Je n’ai pas de solution. Je ne sais pas si on peut faire jouer des pièces devant des demi-salles masquées ou jouer l’amour derrière un plexiglas. Je ne sais pas s’il reste des mécènes ni si c’est une bonne idée, je ne sais pas s’il y a une souveraine autrichienne qui nous écoute ou un riche banquier siennois qui voudrait adopter une demi-romancière sans garantie qu’elle aura la queue d’une bonne idée un jour ou l’autre.

Mais je vois, enfin, que si les musées rouvrent, la création, elle, ferme.

Catégories :Infos générales, Réflexion

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