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Québec : La crise polyphonique

Déjà soumise à de profondes mutations, la culture, reine de la communion et de la proximité, a vu son monde brutalement mis sous cloche avec la pandémie. Sa remise en branle annonce de gigantesques chantiers que Le Devoir essaie d’anticiper dans ces pages. Cette semaine, la musique, où la crise de la COVID-19 s’ajoute à celle, structurelle, qui ébranle le milieu depuis une bonne décennie.

(Source : Le Devoir – sous la plume de Guillaume Bourgault-Côté : https://www.ledevoir.com/culture/musique/581437/la-crise-polyphonique) . Extraits ci-dessous.

En sismographie, les violents tremblements de terre sont parfois suivis d’une alerte au tsunami. Il semble maintenant y avoir un équivalent culturel à cette juxtaposition de catastrophes naturelles. Car pour le secteur de la musique, les effets de la pandémie en cours s’ajoutent à un tableau déjà lourd de noir.

« Catastrophique. » Le mot vient de Solange Drouin, directrice générale de l’Association québécoise de l’industrie du disque, du spectacle et de la vidéo (ADISQ, qui représente les producteurs). « On est dans une accumulation de crises, voilà. Et celle de la COVID-19 vient toucher de plein fouet le secteur du spectacle, qui représente environ 60 % des revenus de l’industrie. On est passé à zéro, essentiellement. »

Elle poursuit : « Quand on me dit que c’est moins pire pour l’enregistrement sonore, je réponds que oui… mais parce qu’on a déjà essuyé toutes les pertes au fil des ans. »

Des chiffres dévoilés en mai par l’Observatoire de la culture et des communications du Québec rappelaient un constat connu — il ne se vend pratiquement plus d’albums au Québec, l’écoute en ligne accaparant l’essentiel de l’intérêt des consommateurs. Mais ils soulignaient plus largement l’ampleur des problèmes pré-COVID de l’industrie de la musique.

Le déplacement des habitudes d’écoute vers le streaming est par ailleurs illustré par un chiffre pancanadien : 98,2 milliards d’écoutes en 2019, une augmentation de 35 % en un an. Mais qui dit écoute en ligne dit redevances minimes, un enjeu largement documenté et commenté — Pierre Lapointe avait fait une sortie remarquée sur le sujet au dernier gala de l’ADISQ.

Autre élément à considérer : ces milliards d’écoutes en ligne n’ont pas l’effet magique de remplir des salles. En juin 2019, l’Observatoire faisait plutôt état d’un recul de 12 % des revenus de billetterie pour les spectacles de chansons au Québec entre 2013 et 2018.

« Tout le monde le remarque : il y a depuis 10-15 ans une baisse des conditions de travail des gens qui sont “dans la van” de tournée », dit Geneviève Côté, cheffe des affaires du Québec à la SOCAN (Société canadienne des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique). « Et avec les conditions qui sont imposées pour la reprise des spectacles, c’est clair qu’on s’en va vers encore plus de spectacles à petits plateaux », qui profitent à moins d’artistes et d’artisans.

Mme Côté fait référence aux rassemblements intérieurs limités à un maximum de 50 personnes — si les choses évoluent bien, la limite pourrait passer à 250 personnes après le 15 juillet. Mais elle pointe aussi du doigt les difficultés inhérentes au respect des règles sanitaires en vigueur — la distanciation de deux mètres entre les artistes… notamment durant le transport.

Sur le plan financier, il est encore trop tôt pour calculer les pertes précises que la COVID-19 aura infligées au secteur de la musique. Des centaines, voire des milliers, de prestations ont été annulées. Des cachets sont passés à la trappe.

La SOCAN a prévu une baisse « de l’ordre de 70 % de ce [qu’elle] va collecter pour les prestations scéniques » en 2020. De même, les revenus publicitaires des radios et des télés influencent les redevances qu’elles versent, et les restaurants et les bars paient des licences à la SOCAN. Moins de publicité et moins de commerces en activité voudront dire moins de revenus quelque part.

Président de la Guilde des musiciens et des musiciennes du Québec, le guitariste Luc Fortin dresse des constats similaires à ceux des représentantes de l’ADISQ et de la SOCAN. Mais il se dit aussi « aux trois quarts optimiste » pour la suite des choses.

 On dépend vraiment du spectacle, et notre principale source de revenus est disparue— Luc Fortin

Ce « quelque chose » serait ici de trouver un système permettant aux pigistes de cotiser par leurs contrats à un fonds d’urgence — une forme d’assurance-emploi adaptée au secteur. « Ça permettrait qu’on ne soit pas pris autant au dépourvu si un autre virus frappe, pense Luc Fortin. On n’a pas le choix : on vient de voir que, oui, le système peut s’écrouler complètement. Et la Prestation canadienne d’urgence [PCU, mise sur pied par le fédéral au début de la crise] coûte hypercher parce que le gouvernement paie tout. Je suis sûr que ça ferait plaisir aux artistes de cotiser dans un filet social. »

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