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Réflexion – RACISME ET MUSIQUE : SUPPRIMER LES CATÉGORIES POUR DÉSINVISIBILISER ?

En janvier dernier, Jacob Desvarieux, chanteur et cofondateur de l’institution antillaise Kassav’, poussait une gueulante contre la suppression de deux catégories de victoires de la musique, dites «urbaines» et «du monde». L’initiative était vouée à passer outre la discrimination des genres les plus populaires et supprimer la ségrégation pernicieuse qui confinait d’abord les artistes rap et r’n’b, issus pour un grand nombre de l’immigration, à des limbes de musique indifférenciée, et à les rapatrier dans la grande cour des artistes de variété «généralistes». Mais elle a abouti, pour l’édition 2020 de la cérémonie, au casting le moins divers – et le plus blanc – depuis des lustres. Aussi, on s’interroge sur la lame de fond qui agite le monde de la musique anglo-saxonne dans le contexte du mouvement contre le racisme systémique dans la police, et qui a conduit au mois de juin à l’abandon de la nomenclature «urban» au sein de plusieurs majors du disque, ainsi que dans les catégories des Grammy Awards.

L’idée derrière la réforme est pertinente : depuis l’invention du terme «race music», dans l’Amérique des années 20, on n’a jamais «nommé» une expression musicale issue de populations racisées sans arrière-pensée raciste ou discriminante. Ensuite, certaines terminologies, même neutres en apparence, peuvent avoir des conséquences très concrètes sur les carrières des musiciens. Comme le soulevait sur Twitter la DJ anglaise Fauzia, un terme aussi «innocent» en apparence que «bass music», utilisé au Royaume-Uni pour embrasser les genres de musiques électroniques descendant des raves et des sound systems, sert à de nombreux programmateurs de club et de festivals pour induire une hiérarchisation avec les artistes dits de «techno», blancs pour la plupart (quand bien même le genre a été engendré à Detroit par des Afro-Américains, mais c’est une autre histoire), et les artistes noirs, souvent moins bien payés. Pourtant, le retrait d’une terminologie, au profit d’une autre qui lui serait équivalente, n’équivaut pas à la suppression des mécanismes qu’elle recouvre ou en découleraient. On pourrait même arguer que l’émergence de mots spécifiques, pour désigner des expressions artistiques remarquables, participe aussi à les singulariser, et à les valoriser.

Le risque pour les artistes noirs, surtout, dans un monde de la musique profondément structuré, jusqu’à nouvel ordre, par le racisme et les inégalités, n’est-il pas d’être encore plus invisibilisé ? L’exemple des victoires de la musique 2020 tendrait à prouver qu’à vertus artistiques égales, peu importe la paternité du genre musical, le blanc l’emporte encore, en France, sur son comparse racisé. Faut-il alors craindre, ou espérer à regret comme Jacob Desvarieux, l’avènement d’institutions, événements et cérémonies systématiquement «séparés» ? Quoi qu’il advienne, le fantasme au long cours d’un monde de la musique comme utopie universaliste de partage et de fraternité est révolu.

Suite de l’Article de Olivier Lamm dans Next Liberation : https://next.liberation.fr/musique/2020/07/01/racisme-et-musique-supprimer-les-categories-pour-desinvisibiliser_1793034?xtor=rss-450

Catégories :Infos générales, Réflexion

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