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France : TRAVAIL AU NOIR DANS LES MUSIQUES ACTUELLES : ON EN PARLE ?

Article écrit par Clémence Meunier pour Sourdoreille : https://bit.ly/31XYuWU (Extraits)

Il y a du black dans le milieu de la musique. De l’image d’Epinal du saltimbanque avec son enveloppe de liquide à la main aux très sérieuses enquêtes de la Commission nationale de lutte contre le travail illégal, tous s’accordent à dire qu’en musique on paye cash, loin du Fisc, près du cœur. Vraiment ? Et alors que la crise Covid touche de plein fouet les musiques actuelles, laissant davantage sur le carreau ceux qui ne sont pas déclarés, comment s’organise cette culture du black ?

« J’te file un petit billet » : on la connaît cette phrase dans le milieu de la musique. Mais personne n’en parle vraiment. On ne tire pas sur l’ambulance d’un secteur aux reins pas toujours solides, surtout dans le 2020 post-Covid. Demander à des intermittents, qu’ils soient musiciens, techniciens, DJ ou VJ, quel est leur rapport au honni « travail au noir », c’est au mieux récolter un sourire gêné, au pire recevoir un rappel courroucé à la loi de l’omerta. « C’est très compliqué de rentrer dans ce milieu professionnel. Si tu y es, c’est parce que tu connais des gens. Ça rend attentif aux autres, on se protège entre nous car notre statut est précaire et remis en cause régulièrement », explique (calmement) Julien*. Lui fait du mapping et des vidéos pour la communication d’événements, y compris pour de gros festivals, sans que ce soit son activité principale – son statut d’intermittent, il l’a surtout pour ses boulots dans la pub. « Mais quel que soit le secteur exact, le black, on n’en parle pas, ou alors qu’entre amis. En tout cas, certainement pas aux gens de « l’extérieur ». On nous prend suffisamment pour des profiteurs comme ça ».

Sauf que c’est un fait, du paiement mano a mano, il y en a. Ou du moins il y en avait, et un paquet : en 2010, 20,6% des quelques 1385 entreprises du spectacle contrôlées ont été déclarées en infraction par la Commission de lutte contre le travail illégal. Et si les raisons des employeurs pour avoir recours au black sont évidentes (moins de paperasse et moins de dépenses), les motivations des employés, intermittents ou non, sont multiples. Mais interviennent souvent au même moment : en début de carrière. « L’apprentissage traditionnel dans la musique, c’est un apprentissage au black, rappelle Gérôme Guibert, sociologue à la Sorbonne-Nouvelle et auteur d’une thèse sur la musique amplifiée en France. Dans les années 50, les musiciens de jazz commençaient par jouer dans des clubs, c’est là qu’ils apprenaient l’impro. Et c’était évidemment au black, d’autant que si le statut d’intermittent du spectacle existe depuis 1936 et le Front Populaire, le secteur de la musique n’y a été inclus qu’en 1969. On appelait ça le ‘noir de chauffe’. Une fois que l’artiste devenait un peu plus connu, on lui donnait plus d’argent, il pouvait avoir un salaire déclaré. Mais il faut bien commencer quelque part ! ».

Sauf que la bohème d’Aznavour, celle où les festivals étaient faits à l’arrache et les tournées négociées en liquide, c’est un temps que les moins de vingt ans ne sont pas sensés connaître. Les lieux accueillant du public sont aujourd’hui contrôlés, surveillés, et le secteur a été assaini, avec des règlementations en termes de sécurité, de droit du travail, de niveau sonore. Bon nombre de structures reçoivent en outre de l’argent public, et les programmateurs sont payés chaque mois, avec un vrai salaire. La précarité ne fait plus partie du contrat. Et sur les 20,6% des entreprises contrôlées prises la main dans le sac du black en 2010, la Commission de la lutte contre le travail illégal n’en a noté que 7,6% en 2017 – pour deux fois plus de contrôles, et avec deux fois plus de fraudes au statut (embauche de « permittents » par exemple) que de black véritable. Aussi, dans le cas des musiciens, la multiplication des intermédiaires (manager, tourneur…etc.), parfois accessibles dès le début d’une carrière prometteuse, leur a permis de mieux se protéger.

Côté technique, dans les grandes structures, la pratique n’existe quasiment plus. « Dans les gros festivals, les gros employeurs, il n’y a pas de black, confirme Joseph, plus de vingt ans de lights derrière lui. Ça ne fait le jeu de personne. Eux sont contrôlés tout de même assez régulièrement et côté salarié, s’il t’arrive quoique ce soit, t’es vraiment dans la merde. Je suis daron, je rembourse des crédits… Heureusement que je suis intermittent. Sans ça, avec le Covid, je serais SDF aujourd’hui. Je n’ai jamais fait de black.

Alors tout va pour le mieux, le black permet uniquement de se lancer dans une carrière, et puis une fois que tout roule, c’est la fête aux points retraites ? Pas si sûr : « Évidemment, le milieu s’est institutionnalisé et cela a entraîné une diminution du black, mais il s’est aussi sûrement déplacé ailleurs, là où il n’y a pas de contrôle, nuance Gérôme Guibert. Les inspecteurs du travail ou du respect de la concurrence ne vont pas sur les free-parties, dans les squats. Le fait de ne pas être dans ces règles ‘d’assainissement’ du secteur fait qu’ils ne sont même pas considérés comme des déclinaisons des spectacles musicaux ». Et Julien de rappeler que bons nombres d’événements alternatifs n’ont tout simplement pas les moyens de payer des cachets d’intermittence. Alors quand il s’agit de copains, ou d’une rave qui lui tient à cœur, il s’assied sur son cachet et se contente d’un « p’tit billet ». Il appelle ça « le black de solidarité », dans des lieux où de toute façon, « personne ne fait de fric ni ne remplit de papiers ».

Yann*, lui, doit prendre encore une autre voie, d’autant plus dangereuse en cette année d’annulations de soirées : quand il mixe, il ne se fait payer qu’en cash. C’est typique des DJs de bars, embauchés par de petits établissements qui n’ont pas les reins assez solides pour établir des cachets, ou qui n’ont pas envie de se prendre la tête avec les papiers. Et puis de toute façon, c’est comme ça et pas autrement : « c’est soit du black, soit tu es payé en bières et en bisous ». Il gagne alors en cash un peu plus que ce qu’il aurait dû toucher avec un cachet, n’a pas le statut d’intermittent, et c’est comme ça depuis 25 ans qu’il mixe. Forcément, dans ces conditions, le Covid fait mal : « j’ai eu 23 soirées annulées au printemps, mais cet été le manque à gagner sera encore plus énorme : c’est la période à laquelle je joue le plus, avec quatre ou cinq soirées par semaine. J’ai pu tenir parce que le DJing n’est pas ma seule activité. Je suis producteur de house, de techno, j’ai plusieurs alias, j’ai au moins pu survivre avec mes ventes physiques et digitales. Je fais aussi du mastering à côté, du graphisme, j’ai deux labels… Je suis philosophe, j’attends que ça reprenne ». Système D obligatoire.

Une situation que comprend bien Thomas*, même s’il n’officie pas dans les bars. En plus d’un boulot en journée, il est DJ de techno indus et de hardtechno depuis 20 ans, et ses sets ne vont clairement pas convenir à toutes les discothèques. Mais sans faire de concessions artistiques, impossible pour lui, surtout qu’il vit à la campagne (avec donc des coûts de transport bien supérieurs à ceux de ses homologues parisiens), d’être booké sur suffisamment de dates pour décrocher la timbale de l’intermittence. Quand il touche tout de même un cachet, il cotise pour la caisse, sans jamais en récolter le fruit. Forcément, c’est frustrant. « Juste avant la mise en place du prélèvement à la source, j’ai été contrôlé par le Fisc parce que j’avais des virements d’intermittence sans en avoir le statut, se souvient-il. Le mec des impôts m’a bien expliqué que je cotisais deux fois : via l’intermittence, et via mon boulot de jour. Quand je lui ai expliqué ma situation d’entre-deux, il a reconnu qu’il n’y avait pas grand-chose à faire. Il m’avait conseillé de facturer mes sets en auto-entreprise, ce qui n’est pas dans les clous quand tu es DJ – c’est considérer le DJing comme de « l’animation de soirée » et non pas comme une pratique artistique. Même eux sont mal formés à la question ».

Plus que dans le black, il est peut-être là le nouveau fléau du droit du travail dans les musiques actuelles, et la plus grande menace pour le filet de sécurité qu’est l’intermittence : le recours de plus en plus large à l’auto-entreprise ou aux stages et CDD à répétition… Sous couvert de légalité.

* Pour des raisons évidentes, les prénoms ont été changés

Article écrit par Clémence Meunier pour Sourdoreille : https://bit.ly/31XYuWU

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