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France – Sébastien Daucé, chef d’orchestre : “Les ensembles indépendants se trouvent dans une urgence totale !”

Dans une tribune que nous publions, le fondateur de l’Ensemble Correspondances pointe la “grande précarité” dans laquelle se trouvent les ensembles musicaux indépendants et demande aux pouvoirs publics des mesures rapides et efficaces pour soutenir un secteur délaissé par les politiques de relance.

Source : Télérama : https://bit.ly/2GEtbI4

Les ensembles musicaux indépendants (qui travaillent avec des artistes intermittents) sont aujourd’hui dans une grande précarité et l’urgence dans laquelle ils se trouvent est totale.

Leur survie dépend de quatre sujets à traiter immédiatement. D’abord, pour pouvoir exercer leur métier, les artistes doivent être reconnus comme « travailleurs essentiels », ce qui leur permettra de bénéficier d’une priorité d’accès aux tests et de l’obtention rapide des résultats. Ce sujet des tests doit maintenant être traité de façon rationnelle, et dans des temps compatibles avec la durée d’une production. Cela aura également une valeur symbolique forte après deux mois de confinement qui ont vu l’arrêt total du spectacle vivant.

Ensuite, il serait nécessaire de revenir sur l’exclusion de la musique classique du fonds de compensation de 40 millions d’euros pour les diffuseurs et producteurs de musique, géré par le Centre national de la musique (CNM) pour absorber les pertes liées aux jauges réduites.

Troisième point, l’Union européenne ajoute un coup de grâce en remettant en cause les politiques d’aide à la création des organismes de gestion collective des droits des artistes interprètes comme l’Adami, ou Spedidam. Quand on sait l’importance de ces financements pour les ensembles indépendants, et notamment les plus jeunes, la nouvelle est effrayante. Si rien n’est fait, une des sources essentielles de nos financements se tarira et les nouveaux ensembles ne pourront plus éclore. Enregistrer un disque fera définitivement partie de notre passé et les plateformes devront vivre seulement sur les catalogues existants…

Enfin, le plan de relance du secteur culturel présente un angle mort sur les ensembles indépendants. Aujourd’hui, seulement 30 millions d’euros sont promis à l’ensemble de la musique classique. Après les opéras et les orchestres qui ont un ancrage politique fort, après les festivals réellement nécessiteux, quelle part restera-t-il aux ensembles indépendants, qui font pourtant la richesse et la diversité musicale du pays ? Quand l’Opéra de Paris capte à lui seul près de trois fois plus que ces 30 millions d’euros réservés à sept cents structures sur tout le territoire, l’incompréhension appelle davantage d’explications : quelles sont les contreparties demandées par l’État à ces vaisseaux culturels ?

Quel modèle pour les structures culturelles de demain ?

Au-delà de l’urgence, au moment où les cartes se rebattent, il est fondamental de penser à l’avenir et aux modèles que l’on souhaite mettre en place pour le monde culturel de demain. Pas besoin de chercher très loin : regardons ce qui fonctionne et développons-le !

Ainsi, depuis quelques décennies, les ensembles musicaux indépendants, comme les compagnies de danse, de théâtre ou de cirque, ont su créer un modèle économique (structures légères, peu subventionnées), social (indépendance et mobilité des artistes), de circulation et d’export qui leur permet aujourd’hui d’atteindre une excellence internationalement reconnue. Avec peu de moyens, ils sont pourtant les premiers à questionner leur fonctionnement à l’aune d’une transition écologique dès aujourd’hui nécessaire. D’un autre côté, certaines institutions comme l’Opéra de Lille ou le Théâtre de Caen ont su jouer des complémentarités entre artistes permanents et indépendants pour intégrer les projets de nos ensembles musicaux, les coproduire, les faire circuler et inventer un nouveau modèle de production d’opéra, plébiscité par leurs publics.

Trop de murs ! Davantage de circulation !

L’urgence ne m’apparaît pas de construire une troisième salle pour l’Opéra de Paris ou de constituer de nouvelles troupes d’artistes permanents comme cela est évoqué aujourd’hui. Pour une troupe de vingt permanents, combien d’intermittents seront mis sur le banc de touche ? Avoir une troupe de chanteurs en CDI exclut toute participation des ensembles musicaux spécialisés dans des répertoires allant de la musique médiévale à aujourd’hui, ainsi que la circulation des projets. Par exemple, un excellent chanteur wagnérien sera-t-il à même de participer à la production d’un opéra de Monteverdi avec la même pertinence ? Ce serait nier tout le travail de spécialisation sur six siècles de répertoire, mené ces cinquante dernières années.

Le développement d’un artiste doit-il passer par la « CDIsation » ? Il me semblerait plus judicieux que les institutions se servent de la spécialisation artistique des ensembles et de leur souplesse économique. Le subventionnement important dont ces institutions bénéficient aujourd’hui n’en serait que plus justifié. Nous avons besoin d’un écosystème solidaire qui encourage l’agilité, la circulation des visions et des idées pour viser l’excellence artistique dans une économie rationnelle.

Se projeter dans l’avenir

Plus généralement, il faut donner de la visibilité aux artistes : aux jeunes dont l’avenir est dans une impasse désespérante et aux ensembles indépendants qui les emploient massivement dans leurs projets et qui ont plus que jamais besoin d’un ministère de la Culture renforcé en termes de compétences et de moyens, aux côtés des collectivités territoriales essentielles à notre développement.

Ce temps long est un besoin vital que l’on doit protéger contre le temps court de la vie politique, celui de la consommation et de la compétition effrénée qui résultera de la crise. Les artistes vont avoir besoin de ce temps long pour créer et par là-même reconstruire. Reconstruire un lien au public dans les territoires les plus reculés, au-delà des bassins de population des institutions. Reconstruire l’éducation artistique et la pratique amateur dans le plaisir de partager des repères communs. Reconstruire nos métiers dans une transition écologique intrinsèquement porteuse de progrès social, sociétal et d’avenir pour tous. Ces ambitions doivent trouver un écho et un soutien au sein d’une politique culturelle claire et inspirante.

Sébastien Daucé, 29 septembre 2020

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